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Pour Benveniste, la catégorie de la personne revêt un caractère universel en ce qu'il n'existerait pas de langue qui en serait dépourvue (par exemple, l'absence de pronoms dans la formation des régimes verbaux). Par contre, c'est dans l'usage qui est fait de cette notion (en japonais, par exemple) qu'il peut y avoir une grande diversité de manifestations.
(...)
Revenons aux pronoms d'adresse qui entrent dans la définition d'un régime verbal et que l'on dissociera d'autres formes de la façon suivante:

(i) .a. Je suis allé à la gare cherché Françoise
.b. Ma soeur et moi, on est allé à la gare chercher Paul
.c. → Elle et moi, on est allé à la gare ..
.

en (a) nous avons un régime « paradigmatique » du pronom où il s'« oppose » à d'autres, alors qu'en (b), nous avons un régime « syntagmatique » qui « associe » deux personnes; ce qui donne (c) par abréviation.

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Mais n'est-ce pas là aussi la marque d'insertion dans un régime de l'opposition que nous allons avoir à définir de façon plus complexe? A propos de cette 3 e personne, on a reproché (Moignet, Joly) à Benveniste de parler de non-personne (alors que, par exemple, la grammaire arabe parle de la « personne absente », ce qui est différent). On va justement montrer que Benveniste a confondu cette 3 e personne (cf. « terme » par rapport aux deux autres) avec la catégorie générale (cf. métaterme) de la « non-personne » qui surplombe ce régime distributif des pronoms; comme si notre auteur avait « écrasé » le dispositif tridimensionnel dans son seul plan équatorial.

Nous avons donc une asymétrie entre les deux premières personnes, instanciées par Je et Tu , associées à une dimension dialogique (puisque dans le procès de communication il y a alternance, Je-Tu , des locuteurs) et la troisième personne dont le régime est beaucoup plus variable. Bref, d'un côté nous avons des sujets de la communication et de l'autre un objet sur lequel porte celle-ci, ou ce dont on parle (1966, p. 230-231).

(...)

Bref, cette 3 e personne est hors de la dimension intersubjective qui caractérise les deux premières. C'est pourquoi, d'un côté, nous situons en X cette 3 e personne (dont le régime générique peut être un Il ou un Elle ), alors que nous situons en Y et Z les deux personnes de dialogue Je et Tu . Nous avons bien finalement une opposition triadique par contrariété dans laquelle ce Il ou Elle est le terme neutre.

La disposition d'ensemble {X, Y, Z} s'appuie donc au départ sur une distinction catégorielle: la personne en MT + et la non-personne en MT - . Ce n'est qu'à ce niveau méta- qu'il est légitime d'opposer la personne à la non-personne afin de distinguer, en troisième personne, les deux sortes d'usage: un Il qui peut renvoyer à une personne absente dont on parle, Il est allé à la gare , et ce qu'on appelle par ailleurs le Il impersonnel, Il pleut , il vente aujourd'hui . En tant que non-personne, nous avons ce Il , mais nous avons également le ça comme dans, ça bouge drôlement là dedans , qui serait par ailleurs opposé catégoriellement au On indéfini, Bon, on y va? . Dans une expression comme, ça se promène sans complexe (parlant d'un groupe humain), on peut dire que le locuteur fait passer de personne à non-personne la caractérisation de ce groupe, le déqualifiant de sa valeur d'humanité. D'où le jugement implicite très négatif.

A propos du rapport entre Je et Tu , Benveniste reprend la même distinction qu'entre la personne et la non-personne, et c'est pourquoi il parle d'un « non-Je » pour désigner la 2 e personne comme étant en dehors de la sphère egocentrée. Ce qu'il faut regretter, c'est que l'auteur prend la négation dans un sens absolu (cf. logique: non-personne, non-je), acception qui ne souffre pas de terme intermédiaire. Or, justement, nous allons voir que ces termes jouent un rôle considérable (1966, p. 233).

(...)

Complétons la configuration du schéma en introduisant la qualification des termes mixtes entre les termes précédents: entre un Je au poste Y et un Tu au poste Z, et qui définissent l'alternance intersubjective du dialogue, nous avons au poste YZ ce qu'on appelle un Nous inclusif , égale à un, moi + vous. Celui-ci associe la première et la seconde personne pour former, par assimilation, une entité unique, Nous allons faire ceci . Ce Nous est distinct de l'indéfini On en ce qu'il est l'assomption des deux personnes (avec prédominance de la première), alors que le On représente la catégorie générique de personne; celle-ci intervient par ailleurs dans les processus d'anaphorisation comme le note Benveniste: « Par exemple, « vous » fonctionne en français comme anaphorique de « on » (cf. « on ne peut se promener sans que quelqu'un vous aborde » (1966, p. 232)). On remarquera la nature orientée du passage de métaterme ( On ) à terme ( Vous ) indiquant la justesse de notre schéma.

Entre un Je au poste Y et un Il au poste X, nous avons par contre ce qu'on appelle un Nous exclusif au poste XY qui exprime un rejet, moi + eux; ou encore, Nous autres et Eux autres , comme dans, Eux autres, y sont pas pareils, y pensent pas comme nous ... Ces expressions caractérisent une exclusion entre une 1 re personne « dilatée » (Cf. plus que plurielle, « amplifiée » comme le précise Benveniste) et un tiers étranger (plus que neutre).

Parallèlement à cette procédure d'exclusion (d'autant plus forte qu'il y a rapprochement), nous avons au poste mixte XZ, entre le Tu (adresse ou interpellation) et le Il comme tiers terme neutre, la notion graduelle de respect (de distance sociale). En d'autres termes, ce Il peut exprimer, soit le rejet (Cf. Qui c'est celui-là ? ), soit le respect comme dans la formule dite « de Majesté »: Monsieur désire-t-il manger sur la terrasse? (dit, par exemple, par le maître d'hôtel au client). La personne s'adresse pourtant à moi, mais elle le fait à la troisième personne comme si j'étais une personne étrangère à son monde. Le Il/Elle représente ainsi une position très ambivalente (cf. personne, non-personne; rejet, respect), contrairement aux deux premières personnes de dialogue.

Entre le Il et le Tu , nous avons ainsi une gradation qui représente les degrés d'une distance sociale dans les formules de politesse; on sait qu'en français il y a une distinction entre le Tu familier et le Vous ; l'usage des titres honorifiques amplifie cette distance sociale et l'on sait par ailleurs qu'en italien et en allemand l'adresse de politesse s'effectue à la troisième personne du pluriel. Fait amusant mais notable, en ce qui concerne la position même du terme mixte XZ: en présence d'une tête couronnée, je peux dire tout aussi bien, Sire, désirez-vous reprendre du café? (j'adresse la parole au moyen du Vous ), comme, Sa Majesté reprendra-t-elle du café? (j'adresse la parole au moyen de la troisième personne, signifiant l'objet d'une certaine vénération).

L'analyse remarquable de Benveniste exprimait donc bien, avant la lettre, cette disposition schématique que nous pouvons développer et le sens d'un micro-univers centré ici sur la notion de personne d'adresse; c'est grâce au schéma sémiotique que nous comprenons les déplacements de sens entre les trois sites d'origine, coiffés par le métaterme de la catégorisation générique. On peut ainsi repérer la portée de chacune des expressions utilisées en la rapportant aux gradients qui relient les termes: ainsi de la valeur des Nous qui restent fondamentalement attachés au pôle égocentré, soit dans le sens inclusif, soit dans le sens exclusif; ainsi de l'interpellation à la seconde personne qui peut osciller entre le Tu familier (orienté vers le Je ) et les gradients de respect qui l'éloigne vers un Il .. On peut également repérer des formules « métaphoriques » qui contractent des distances dans le schéma: Hep, toi là-bas! où le Tu est de pseudo-familiarité (comme dans le tutoiement domestique) exprimant un rapport, à la fois, de proximité et d'infériorité.            

Soit le tableau:

 
   
   
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